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Le phénomène est tel que même son annonce est devenue ritualisée : tous les ans, avec une précision et une régularité dignes d’un métronome, Amélie Nothomb propose à ses lecteurs – dont beaucoup sont des fans depuis parfois de longues années – un nouveau livre à la fin du mois d’août. Une bien belle façon d’entamer la rentrée littéraire. Fidèle à Albin Michel, son éditeur historique, la romancière belge n’a pas manqué le rendez-vous de 2015 avec son 24ème titre : Le Crime du comte Neville.

 

L’histoire se passe en Belgique, dans le fin fond de l’Ardenne. Une voyante annonce à Henri Neville qu’il va tuer l’un de ses invités lors de la garden-party qu’il organise le 4 octobre, soit quatre jours plus tard. Quatre jours d’enfer psychologique au cours desquels il devra faire un choix difficile : quitte à commettre un meurtre, qui choisir ? Sa fille cadette lui fait une proposition des plus perturbantes : la choisir elle la soulagerait de cette vie qui lui pèse tant depuis qu’elle a 12 ans et demi et règlerait cette question du choix. Le comte est ébranlé.

En filigrane de cette intrigue se joue un drame familial : les Neville, issus de l’aristocratie belge, sont au bord du gouffre financier. Face à ce constat implacable, ils ont décidé de vendre le château qu’ils habitent depuis 1799. Un déchirement.

Nothomb réinvente à défaut de se réinventer

L’auteure l’annonce en interview et au cœur même de son livre dès la page 30 : l’intrigue ressemble à s’y méprendre à celle d’une nouvelle d’Oscar Wilde intitulée Le Crime de lord Arthur Savile (on notera la transparence du titre). Le romancier y raconte comment un chiromancien prédit à lord Arthur Savile, sur le point de se marier, qu’il va tuer quelqu’un. Savile en fera une obsession et une question d’honneur : comment imaginer imposer un tel acte à son épouse ? C’est évident : mieux vaut pour tout le monde que ce crime ait lieu avant la cérémonie. Amélie Nothomb puise donc dans l’œuvre d’Oscar Wilde l’inspiration qui la conduit à placer son héros dans une situation impossible. Car le comte fait également de cette prédiction une question d’honneur : habitué aux réceptions somptueuses, il ne peut imaginer assassiner son propre invité. L’idée lui est parfaitement odieuse.

Une nuance tout de même : le texte de 90 pages de Wilde fait partie d’un recueil de nouvelles quand celui de Nothomb, du haut de ses 135 pages, s’annonce comme un roman, vendu 15€. Ça fait cher au poids. Pour 1.90€ de plus, vous pouviez vous plonger, il y a 10 ans, dans les 241 pages de Biographie de la faim – certainement l’un des meilleurs roman de l’auteure. Mais si le petit dernier donnera certainement aux habitués et autres fans l’envie de se plonger dans une chasse aux indices laissés par l’auteure avisée, on se demande ce que les lecteurs non avertis trouveront comme intérêt à ce livre. En effet, pour une lecture au premier niveau, les personnages n’apparaissent pas particulièrement fouillés, l’intrigue est peu intrigante, et même l’humour légendaire de notre Amélie nationale et son talent de dialoguiste semblent s’être perdus en chemin.

 

Les plus curieux partiront à la recherche de ces éléments qui semblent parfois insignifiants et qui pourtant font tout le charme des romans nothombiens. Car c’en est bien un, à n’en pas douter. La plume de la dame au chapeau s’est aiguisée au fil des ans et ne peut plus, aujourd’hui, prétendre griffer le papier sans y laisser une trace reconnaissable entre mille. Si on ne rit pas aux éclats à l’occasion de dialogues endiablés – comme en se régalant de Péplum, on découvre au fil des pages des épisodes déjà abordés dans certaines des autobiographies romancées de Nothomb. L’art du bien recevoir de Neville, père de trois enfants (un fils et deux filles) dont la benjamine semble avoir la voix de l’auteure, ressemble à s’y méprendre au talent du père Nothomb habitué lui aussi aux réceptions somptueuses et nombreuses alors qu’il exerçait son métier de diplomate. On notera au passage qu’un certain Henry Neville, né il y a quelques siècles de ça en Angleterre sous le règne d’Élisabeth, était lui-même diplomate. Certains assurent même qu’il s’agit de Shakespeare himself écrivant sous pseudonyme (et on salue d’une main Stéphanie Hochet, grande fan du dramaturge et héroïne à peine camouflée de Pétronille, le précédent roman de Nothomb). Ajoutez à cela la grande beauté de madame la comtesse, l’amour inconditionnel qu’éprouve la fille cadette pour sa sœur, les titres de noblesse de la famille Nothomb. Sans oublier l’état désastreux dans lequel se trouve le château du Pont d’Oye, propriété historique de la famille Nothomb et actuellement soumis à des travaux titanesques pour tenter de sauver une bâtisse laissée à l’abandon depuis 40 ans faute de moyens financiers1 (le principal actionnaire du domaine n’est autre que le cousin de Patrick Nothomb, père de la romancière. Vous suivez toujours ?).

Certains oseront sans doute le parallèle entre Henri Neville et Amélie Nothomb. En effet, difficile de passer à côté des explications sur les dons de mémoire du comte, capable de se souvenir de ses conversations et des plus infimes détails sur ses convives, facteur indispensable pour des relations cordiales avec tant de monde et pour des réunions annuelles réussies. De là à faire le lien avec les séances de dédicaces de la romancière et sa mémoire infaillible lorsqu’il s’agit de se rappeler un prénom ou un anniversaire, il n’y a qu’un pas.

Mais j’en reste là sous peine d’en dévoiler trop ! Chacun y trouvera les messages qu’il veut, cherchera ou non des signes cryptés (ou pas) et profitera de cette bonne heure en compagnie d’une plume efficace. J’interroge cependant : ce livre, ode à la fatalité ? Déclaration d’amour à ce château en danger ? Car finalement, qui est le vrai héros de ce livre ?

Tag(s) : #A (re)lire, #LesPetitsLivres

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