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Après un recueil de nouvelles publié chez l’Harmattan en 2003, Sylvie Dazy propose « Métamorphose d’un crabe », un roman audacieux. Publié au dilettante pour cette rentrée littéraire, il nous plonge dans le difficile univers carcéral.

Écrire un grand livre sur la prison : voilà un projet surprenant et ambitieux dans lequel s’est lancée Sylvie Dazy. Casse-gueule sans doute aussi un peu, peut-être plus risqué pour une femme d’ailleurs. Parce qu’il est rude, cet univers. Il est dur pour les cœurs tendres. Pas de place pour le sentimentalisme ou bien on crève. Le gris omniprésent, les murs d’un autre âge, les pas qui résonnent dans ces couloirs en étoiles, conçus fonctionnels : tout est là pour oublier la vie dehors. La vie tout court en fait. Ici, on survit. Et puis le cliquetis des clés sur les trousseaux, qui séparent les détenus des matons, les hommes libres des autres. Le pouvoir, plus concret et palpable que jamais. C’est tout un univers qui se déploie derrière ces hauts murs sinistres.

Christo a toujours connu l’univers de la pénitentiaire. Petit, ses parents avaient un café derrière la prison centrale du Nord. Le personnel venait y boire un coup, raconter leurs histoires, se laver de toute cette  vie sordide. Finalement, c’était normal de passer les concours de l’administration pénitentiaire. Mais au fond, ce qu’il est, c’est ethnologue. Alors observer ces drôles d’oiseaux dans un endroit clos, ça serait forcément une expérience inédite. Alors, il s’est pris au jeu. Rigoureux, professionnel, curieux, discret : les qualités, ils les avaient, c’est sûr. Et puis, un peu de hasard par ici, un coup de chance par là et la carrière a bien évolué. Et vite. Tellement qu’on a commencé à raconter des choses, les bruits de couloirs se sont fait lourds parfois. Rien à foutre. La prison, il l’a dans le sang. Il n’y a qu’ici qu’il est bien. S’il pouvait, il installerait un lit de camp dans son minuscule bureau et il y passerait les nuits. Et peu importent ce qu’en disent les autres. Alors Christo ignore les avertissements, pourtant bien avisés. La pénitentiaire, il faut la tenir à l’œil ou bien elle te broie.

Sylvie Dazy propose un roman sombre aux frontières d’un monde que l’on connait mal et que l’on fait mine de ne pas voir. Et la prison, elle la connait. Conseillère d'insertion et de probation au service socio-éducatif de la prison de la Santé : autant dire qu’elle sait de quoi elle parle. Dans ces couloirs sordides, elle dit avoir tout appris des relations humaines En 2003 déjà, elle avait tenté l’expérience et avait pris la plume pour nous parler de cet univers. « La gueule du loup » publié chez l’Harmattan proposait des nouvelles sur le thème de l’univers carcéral. Des portraits, des morceaux de vie. Aujourd’hui, elle propose une œuvre plus longue, et bien construite.

Sans complaisance, Sylvie Dazy emmène Christo sur des chemins difficiles. La solitude ressentie derrière ces murs, puis bien réelle quand tout le monde est parti. Le piège se referme avec cette lourde porte. Lentement, en grinçant. On y étouffe, l’atmosphère est moite à souhait. Le cliquetis des clés, on l’entend. L’humidité de l’air, on la sent. Et cette lourdeur nous accompagne tout au long de ce récit dense. Car le lecteur n’a pas plus de répit que le héros de cette histoire. Et face à cette solitude, le dilemme. Qui suis-je ? Se perdre soi-même alors que l’on croit dominer la situation. Se laisser glisser parfois quand le quotidien devient trop compliqué.

Une découverte. Un livre à lire. On est surpris de découvrir que l’auteur est une auteure tant la voix du narrateur est pleine de testostérone. Pas mal placée, juste virile. Pas de place aux émotions, la pénitentiaire les tue. Juste ce quotidien, les jours qui défilent, les années qui passent. Et la dernière page qui se referme bruyamment, comme une porte aux multiples serrures. Et toujours le cliquetis des clés sur le trousseau.

Tag(s) : #A (re)lire, #LesPetitsLivres

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